Il est l’un des photographes espagnols les plus reconnus à l’international et signe la dernière campagne publicitaire de Paradores. Dans ce projet, il transpose son univers visuel – à mi-chemin entre scénographie, peinture et photographie – dans l’imaginaire du réseau. Son œuvre, d’une grande minutie mais toujours ouverte à l’imprévu, dialogue avec la tradition artistique et défend la place de l’émotion dans un monde dominé par l’instantanéité.
Vous avez débuté aux Beaux-Arts avant de vous consacrer à la photographie. Votre regard sur le monde est-il encore celui d’un peintre ?
Aujourd’hui, non, même s’il m’a fallu du temps pour m’en détacher. Je suis entré aux Beaux-Arts avec l’intention de devenir peintre. J’ai terminé mes études en 1992, à une époque où la photographie était encore peu considérée comme un art. Aujourd’hui, je reviens à la peinture par plaisir, mais je ne regarde plus le monde à travers ce prisme. Heureusement, la photographie a connu un renouveau artistique suffisamment important pour transformer en profondeur ma manière de voir.
D'où naît ce besoin de raconter des histoires à travers une seule image ?
J’ai commencé par la photographie de reportage avant de me tourner vers la mode. À un certain moment, même si la dimension esthétique restait passionnante – elle permet d’expérimenter, d’affiner des styles et d’explorer les possibilités du support photographique –, ce procédé finit par s’épuiser lorsqu’il devient une fin en soi. C’est alors qu’est apparu le besoin d’aller au-delà de la seule recherche esthétique pour donner du sens au travail. On ne peut pas s’appuyer uniquement sur l’esthétique pour déterminer si une image est réussie ou non.

Certains spectateurs associent l’esthétique de vos photographies à un univers onirique. Comme tout auteur, il est logique que vous ne partagiez pas toujours cette lecture.
Mes photographies parlent de ce qui nous entoure. Simplement, j’en retire parfois la dimension la plus littérale afin de rendre ces images plus universelles. Cela permet de transmettre des messages parallèles à la réalité, tout en restant profondément ancré en elle. Il ne s’agit à aucun moment de rêve, mais bien du réel, même s’il est traversé par un certain héritage esthétique. Cette esthétique peut effectivement évoquer quelque chose d’onirique. Mais la réalité, elle, manque cruellement de poésie..
Vous avez travaillé dans la mode, la publicité, ainsi que sur des projets personnels… Où votre esprit artistique s’exprime-t-il avec le plus de liberté ?
J'essaie d'être libre dans tout ce que j’entreprends. Je ne recherche pas la liberté créative pour elle-même, car il m’arrive parfois de ne pas savoir qu’en faire. J'ai besoin de contraintes pour créer. J'aime les défis : éprouver ma capacité à faire émerger quelque chose à partir d'un point de départ donné. C’est ce processus qui me pousse à apprendre. Au fond, c’est davantage l'apprentissage que la liberté qui me motive. Finalement, même lorsqu’il s’agit d’une commande commerciale, j’y trouve toujours quelque chose qui m’enrichit personnellement. Et même dans des projets strictement personnels, on n’est jamais totalement libre : nous restons conditionnés par nos possibilités, nos désirs, notre éducation… De nombreux facteurs nous limitent, même lorsque nous croyons être pleinement maîtres de nos choix.
Vos photographies sont très construites, presque chorégraphiées. Quelle place occupent l’intuition et le contrôle dans votre processus de création ?
Dans ma photographie, l’intuition joue un rôle essentiel au moment du déclenchement, mais elle repose sur un important travail préparatoire. Je me documente énormément et mène de nombreuses recherches. Lorsque j’arrive sur un shooting, il m’arrive même de ne plus consulter la documentation préparée en amont ; pourtant, tout ce travail préalable me permet d’inventer et d’improviser à partir de bases solides. Au moment de prendre la photographie, tout ce que j’ai appris me sert de ligne directrice et m’aide à prendre des décisions. Mais à cet instant, il faut aussi préserver une forme de liberté pour laisser place à la magie.
À une époque où l'image est instantanée et produite en masse, cette conception de la photographie constitue-t-elle une forme de résistance ?
C’est avant tout une manière de penser qui me donne des bases solides et la sérénité d’avoir le sentiment d’avancer dans la bonne direction. C’est ce qui m’a porté jusqu’à aujourd’hui et ce à quoi je reste attaché. Les engagements, je les prends d’abord envers moi-même ; les justifications comme les échecs ne regardent que moi. Je n’ai pas besoin qu’ils viennent de l’extérieur. Ce travail préparatoire me permet de savoir que j’ai fait les choses du mieux possible. C’est aussi une manière d’être en paix avec ce que je fais.

Comment vivez-vous, en tant qu’artiste, l’« instagramisation » du monde ?
Plutôt bien. Cela m’inspire. Une chose est l’ouverture des horizons, une autre est de réduire cet horizon au seul regard que l’on porte à travers ces plateformes. Le monde est vaste, et cela permet de découvrir ce qui se fait ailleurs ; mais le problème, c’est que cela n’encourage pas à approfondir les images. Dans la mécanique de consommation continue dans laquelle nous sommes pris, il n’y a plus vraiment de place pour une seconde lecture des photographies. La vie actuelle ne facilite pas cela. Les images s’accumulent et finissent par ne plus se savourer. De mon côté, j’essaie de faire en sorte que mes photos se redécouvrent différemment à chaque regard.
Vos images invitent à ralentir. Avons-nous perdu cette capacité de regarder, y compris en voyage ?
Nous avons perdu notre capacité d’émerveillement. Nous voulons trop nous informer, et lorsque nous arrivons sur place, nous cherchons surtout à vérifier que ce que nous avons déjà vu en ligne correspond bien à la réalité. Les gens sont déçus parce qu’ils ont visité les lieux avant même d’y être allés. L’information remplace l’expérience, et l’expérience perd alors sa part de découverte. Trop d’information finit par nous priver du désir des choses.
Paradores est passé de l’illustration à la photographie dans ses campagnes promotionnelles, tout en conservant cet univers presque magique. Comment avez-vous abordé ce défi à travers votre propre langage ?
Une grande part de mon travail est en effet très proche de l’illustration, car je viens des Beaux-Arts. Je m’inspire aussi beaucoup des illustrations de contes pour enfants, qui construisent des univers profondément imaginaires. De ce point de vue, la transition s’est faite assez naturellement. Dans cette campagne, nous avons cherché à nous rapprocher au maximum d’un rendu artisanal. Pour cela, les éléments les plus surprenants – comme les fleurs intégrées dans les images – ont été fabriqués à la main, plutôt que générés par l’intelligence artificielle. Nous avons, par exemple, conçu des plantes en carton afin de renforcer cette dimension théâtrale. Lorsque chaque élément est fabriqué à la main, l’image bascule presque naturellement vers l’illustration.
La campagne ne cherche pas tant à montrer ce qu’est Paradores qu’à faire ressentir cet univers. Comment photographie-t-on quelque chose d’aussi intangible qu’une émotion ?
J'essaie depuis longtemps de photographier des émotions. Cette dimension artisanale dont je parlais y contribue fortement. À partir de la surprise, on ouvre un espace au spectateur, on le rend plus humain. Et c’est dans cet espace que l’émotion peut apparaître. Les images sont accompagnées d'une légende, ce qui oriente aussi la perception et prépare le regard à ressentir. L'émotion ne réside pas dans l'histoire que l'on raconte, mais dans la manière dont on la met en scène.
À propos du ressenti, quel est votre parador préféré ?
J’en connais beaucoup, mais la plupart de ceux que j’ai visités se trouvent en Castille intérieure. Par proximité, je citerais celui de Chinchón, où je me suis rendu le plus souvent. Lorsqu’une ville possède un Parador, j’ai toujours aimé – que j’y séjourne ou non – m’en approcher et éprouver le sentiment de participer, ne serait-ce qu’un instant, à cette manière de redonner vie à des édifices historiques. Même pour un bref moment, on perçoit qu’ils portent une histoire.